Lettre ouverte des élèves de classes préparatoires du lycée Hoche au Ministre de l'Education nationale.

 

 

Monsieur le Ministre,

 

Depuis votre arrivée au ministère, vous n'avez de cesse de revendiquer une modernisation de notre enseignement supérieur, bousculant notamment les habitudes des grandes écoles. Parmi tous les cursus post-bac, les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) sont des cibles que vous ne vous lassez pas d'avoir dans votre ligne de mire. De la réduction arbitrairement décidée au cœur de l'été du revenu de nos professeurs à votre récente déclaration sur ce " ramassis de petits bourgeois " que nous sommes, en passant par les propositions de Jacques Attali ou les menaces sur l'organisation actuelle des concours, le système dans lequel nous évoluons essuie votre feu verbal et réglementaire. C'est parfois justifié ou intéressant, mais trop souvent à courte vue et très rarement fait dans l'élégance !

Ainsi donc vous êtes-vous attiré les foudres de nos chers enseignants, réussissant là où vos prédécesseurs avaient toujours échoué : mettre les profs de prépas en grève. Régulièrement, vos attaques visent la principale originalité des CPGE, la pluridisciplinarité, ou leur principale force, le suivi par un nombre limité de professeurs qui ont le temps de connaître leurs étudiants.

Mais dans les généreuses salves que les classes prépas subissent de votre part, vous n'oubliez pas les étudiants que vous jugez " peu estimables " à en croire la définition de " ramassis " que donne le Petit Larousse. Par ailleurs, nous serions de petits bourgeois. Faut-il en déduire que seuls aristocrates, grands bourgeois et prolétaires trouvent grâce à vos yeux ? Non, monsieur le ministre soyons sérieux, et reconnaissez qu'en plus d'être injurieuse votre vision des choses est caricaturale. Les classes préparatoires sont en effet un des rares éléments de l'ascenseur social français qui ne soit pas en panne : plus de 70 000 bacheliers poursuivent leurs études en CPGE dans des disciplines techniques et scientifiques, économiques ou littéraires. Presque toutes les préfectures de métropole et même d'outre-mer accueillent une ou plusieurs sections. 42 % d'entre-nous sont issus de familles d'agriculteurs, d'employés, d'ouvriers et de professions intermédiaires. Peut-on réellement parler de bourgeois ? Non. Toutefois par souci d'honnêteté, nous reconnaîtrons qu'il y a des disparités de recrutement : homogène dans les prépas des villes moyennes, avec une proportion importante de classes moyennes supérieures dans les métropoles régionales et en région parisienne. Cependant, quel que soit leur parcours après une classe préparatoire, les étudiants ont acquis une formation reconnue et des méthodes de travail qui en font des éléments de dynamisme pour la société française. C'est un investissement que fait la communauté nationale particulièrement important dans notre République pour laquelle l'éducation a toujours été un enjeu majeur et qui sera crucial pour réussir dans cette société du savoir que l'on nous annonce pour le vingt et unième siècle.

Choqués par vos propos, les étudiants de CPGE de toute la France sont en colère : des pétitions circulent, des tracts sont diffusés, des délégués de nombreux lycées se réunissent, se concertent, bref, un mouvement s'organise. C'est encore une première que vous réalisez : déconcentrer des élèves normalement absorbés par des études difficiles. A défaut de rester dans l'histoire comme un grand ministre, vous pouvez espérer entrer dans le livre des records : encore un petit effort ! Les animateurs de la protestation dénoncent une entreprise de destruction de cet élitisme intellectuel et républicain du système prépa-concours-grandes écoles. Le vide ainsi laissé serait vite comblé par un élitisme social à l'anglo-saxonne, disent-ils. Nous partageons leur avis tout en restant conscients des avantages dont nous bénéficions : nous sommes mieux lotis que nombre d'étudiants de l'université et nos études nous préservent plus que d'autres du risque de chômage.

Néanmoins, nous émettons de lourdes critiques à votre égard. On ne réduit pas les inégalités en s'attaquant à ce qui marche. Nous pensons en effet que le système des classes préparatoires est un bon système, certes perfectible, mais républicain et performant. Par conséquent, il devrait être une source d'inspiration pour toute réforme de l'université. Nous constatons comme vous que son recrutement pourrait être plus représentatif de la société française. Cependant, il est fondé sur des arguments rationnels : des dossiers constitués par les résultats scolaires obtenus au lycée. Alors pourquoi un déséquilibre apparaît-il ? Tout simplement parce que de la maternelle au bac, ces classes moyennes supérieures fréquentent les établissements dans lesquels sont " concentrés " les enseignants les mieux formés, les plus expérimentés, créant ainsi une large fracture, une " fracture sociale ", zones rurales/zones urbaines, province/région parisienne, banlieues/beaux quartiers, qui met à mal notre République. Et derrière votre projet de réforme des lycées, nous sentons poindre ce que certains appellent déjà le lycée light, l'édulcorant scolaire : ça a la couleur du lycée, ça a le goût du lycée, mais ça n'est pas du lycée. Efficace côté slogan, ces mesures ne feront qu'accentuer les contrastes que nous dénonçons. Ce " nivellement par le bas " aura exactement l'effet inverse de celui que vous recherchez : ce sont les moins socialement favorisés qui ont le plus à perdre, le microcosme dont vous n'êtes pourtant pas un habitué accentuera son emprise sur la société française ce qui donnera un peu plus d'arguments à tous les populismes. C'est finalement parce que l'élitisme social est présent à tous les niveaux avant le bac que notre système est bancal.

Il faut rétablir les valeurs de la République : l'égalité des chances et la réussite au mérite, de la petite section au DEUG, de la terminale à l'agrégation. Vos propositions ne vont malheureusement pas dans ce sens. L'habitué des laboratoires que vous fûtes aurait-il quelques difficultés à venir sur le terrain, à carotter le sol pour parler en géologue ? Ouvrons le dialogue. Venez-nous voir : notre porte est ouverte, vous n'avez qu'à en franchir le pas.


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